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lundi 3 octobre 2022 à 20h45

café politique : inflation

Entrée libre

Invité : Stefano Ugolini

Maître de conférences en sciences économiques

Sciences Po Toulouse, chercheur au LEREPS

Auteur de :The Evolution of Central Banking : Theory and History (Londres, Palgrave Macmillan, 2017) : https://link.springer.com/book/10.1057/978-1-…

La théorie classique explique que l'inflation est liée à un déséquilibre général entre l'offre et la demande : demande de produits durablement et significativement supérieure à l'offre de produits disponibles sur le marché. La réapparition du phénomène d'inflation après des décennies d'inflation quasi nulle a d'abord été expliquée par les médias et les politiques comme une conséquence de la fin de l'épidémie de Covid : simultanéité d'une hausse brutale de la demande et d'un redémarrage difficile de l'appareil de production. Puis elle a été expliquée par l'invasion de l'Ukraine par la Russie : blocus russe sur les exportations de céréales ukrainiennes, arrêt plus ou moins progressif par la Russie de ses exportations de pétrole et de gaz vers l'Europe. Si la fin du Covid et la guerre en Ukraine étaient les seules causes du regain d'inflation, les choses pourraient plus ou moins rapidement se tasser. Or, ce n'est pas ce qu'on observe et ce que prévoient les économistes.

Il semble que le phénomène soit plus profond et qu'il soit amené à durer parce qu'il est fondamentalement le résultat d'une non adaptation de notre système productif à des contraintes qui sont apparues et se sont renforcées ces dernières décennies, qu'elles soient géostratégiques (montée en puissance d'entités non coopératives, voire hostiles, telles que la Chine, la Russie, la Turquie ou l'Inde, capables d'exercer pressions et chantages du fait de leur situation de monopole sur des produits essentiels comme par exemple le lithium ou les terres rares), énergétiques (nécessité de décarboner le plus rapidement possible la production d'énergie) et environnementales (recrudescence des catastrophes naturelles ayant un impact négatif sur la production agricole).

Face à ce phénomène, les banques centrales semblent bien démunies. Le relèvement récent de 0,75% de son taux directeur par la BCE va renchérir le coût du crédit pour les états, les entreprises et les particuliers, mais risque d'avoir un impact faible sur l'inflation qui n'a pas pour origine une surabondance de liquidités, mais les déséquilibres géostratégiques, énergétiques et environnementaux évoqués plus haut. Pour les États, la politique consistant à faire « rouler la dette » (contracter de nouvelles dettes pour rembourser les dettes arrivant à échéance) risque d'être de plus en plus coûteuse. Pour les entreprises, l'impact sera négatif sur un niveau d'investissement déjà trop faible. Pour les particuliers, l'accès à la propriété par exemple sera plus difficile. L'inflation va globalement réduire notre niveau de vie par rapport au reste du monde. Au sein de nos pays, elle va bousculer les rapports sociaux. Comme dans toutes les situations de crise, il y aura quelques gagnants et beaucoup de perdants. Déjà, son impact négatif sur les plus pauvres est plus fort que sur les plus riches, du fait que les plus pauvres consomment proportionnellement plus de produits alimentaires et d'énergie que les plus riches. Son impact est aussi plus fort sur ceux qui ont moins de moyens de la contrer : petits épargnants, salariés n'ayant pas les moyens d'obtenir des augmentations de salaires correspondant à l'inflation, retraités dépendant des décisions du gouvernement et des caisses de retraite complémentaire. La bataille sera rude entre classes sociales pour déterminer qui va payer l'essentiel du coût de l'inflation. Voir par exemple le débat pour savoir qui des paysans, de la grande distribution ou des consommateurs va supporter l'impact de l'augmentation du prix des céréales sur le coût de production du lait.

La mise en place par le gouvernement d'un bouclier énergétique subventionnant les prix de l'énergie (gaz, électricité, carburant) permet de contenir un peu cette inflation. Mais il pèse sur les finances publiques. A long terme, il n'est pas soutenable. Il va de plus à l'encontre des objectifs de réduction de la consommation énergétique nécessaire pour limiter le réchauffement climatique. La volonté affichée par le pouvoir de ne pas rentrer dans la spirale prix-salaire est conforme au choix des classes les plus aisées. En effet, pour les plus riches qui sont majoritairement créanciers, augmenter le coût du crédit est la meilleure solution du fait de l'augmentation immédiate de leurs revenus qui en résulte. Mais, si l'on veut limiter l'impact d'une telle augmentation sur les finances de l'État et des entreprises, il va falloir sacrifier les services publics, contenir les salaires, rogner sur les retraites et réduire les droits des chômeurs. Les discours gouvernementaux sur la « poursuite des réformes » en deviennent limpides.

Par ailleurs, depuis longtemps, l'indice des prix à la consommation, censé mesurer l'inflation, ne prend pas en compte la réalité des dépenses de la majorité des français. Il sous-estime par exemple grandement la part du logement dans ces dépenses car l'INSEE considère que l'achat du logement n'est pas une dépense ordinaire, mais un investissement.

Après une phase électorale qui a mis en lumière l'expression des dissensus, cette poussée inflationniste induit un risque fort d'instabilité sociale et politique. Nous vous invitons à venir en débattre ce lundi 3 octobre.

L'équipe du Café politique

Lien : https://toulouse.demosphere.net/rv/25669
Source : http://lecafepolitique.free.fr/spip.php?rubri…
Source : message reçu le 9 septembre 15h