vendredi 5 juin 2026 à 12h
GREP Museum : La domestication a-t-elle changé les conflits entre humains ?
En partenariat avec le Muséum de Toulouse
Avec Christophe Darmangeat
Anthropologue social, maître de conférences à l'Université Paris-Cité. Il a notamment publié « Casus Belli. La guerre avant l'Etat » (2025)
https://toulouse.demosphere.net/rv/34912
Il est généralement admis que la domestication végétale et animale a démultiplié les conflits entre humains, qui ont pour objet l'appropriation des ressources. Et si cette double idée couramment admise était mise à mal par les données dont nous disposons ?
Dans son dernier ouvrage "Casus belli. La guerre avant l'État", Christophe Darmangeat montre que, sur le temps long, la guerre ne constitue qu'une forme particulière du vaste ensemble des confrontations collectives.
A partir d'un considérable ensemble de données (éthologiques, ethnologiques, archéologiques et historiques), il élabore une classification des conflits collectifs homicides originale, basée sur des critères rigoureux et objectifs.
Ceux ci portent sur les motifs et les modes de résolution des conflits collectifs létaux (et non les particularités comme leur degré de violences, ou les tactiques de combats).
Il dégage quatre grandes catégories issues de la combinaison de deux paramètres qui distinguent :
- le caractère discrétionnaire (affrontement "à la discrétion" d'une partie) ou conventionnaire (affrontement dont les modalités font l'objet d'un accord préalable entre les deux parties), d'une part,
- et la dimension résolutive (affrontement qui a pour objectif de résoudre un différent et de parvenir à des rapports plus apaisés) ou non résolutive (qui poursuit d'autres buts que d'établir la paix), d'autre part.
Cette typologie des confrontations collectives aide à éclairer de grandes questions telles que celle de leurs origines, de la place de l'accaparement de ressources (biens matériels, humains et/ou de ressources imaginaires), dans leurs motivations, ou encore du rôle de l'État dans la réduction drastique des formes des conflits collectifs.
Concernant les origines des guerres, un faisceau d'indices plaide en faveur de la chronologie longue (paléolithique et néolithique), y compris dans les sociétés « primitives » sans richesses et donc sans inégalités de richesses.
Christophe Darmangeat remet en cause les fausses évidences quant au nécessaire lien entre guerre et captation de ressources (idées préconçues dues à notre prisme contemporain de guerres motivées par l'accaparation de territoires, ressources agricoles, énergétiques, …). Il existe aussi des motivations de violences létales pour des ressources imaginaires ou idéelles, comme par exemple la chasse aux têtes ou au scalps pour s'approprier des forces vitales, ou pour « résoudre » des problèmes de maladies, de mauvaises chasses ou récoltes, ou de stérilité. Il s'agit de moyens d'intercession entre les humains et le monde surnaturel.
De nombreuses données ethnologiques montrent que le territoire n'est pas un motif de guerres pour les chasseurs-cueilleurs, ni même le bétail ou les récoltes pour les premières sociétés de cultivateurs.
Chaque territoire est associé à des esprits d'ancêtres, ces liens spirituels sont considérés comme vitaux et uniques pour les personnes nées sur ledit territoire. Occuper un autre territoire c'est s'exposer aux dangers surnaturels mortels, même après extermination des ennemis.
Des guerres étaient aussi - et surtout - menées dans un but de réparation ou de vengeance, pour raisons réelles ou imaginaires.
Christophe Darmangeat recense un très large spectre de conflits violents, inventés au cours de notre histoire : feud, guerres de vengeance, razzia, chasse aux têtes ou au scalps, duels collectifs judiciaires, …
Le développement d'États vers le IIIe millénaire avant notre ère, avec ses institutions reconnues de justice, de police, …, est devenue la forme de souveraineté politique de quasi toutes les sociétés humaines. L'État, qui monopolise la violence légitime, marque un point de bascule concernant les conflits. L'État a « domestiqué » la violence inter-groupes, et a drastiquement réduit les types et le nombre de conflits létaux entre groupes, ne laissant subsister quasiment que les guerres extérieures.
En conclusion :
Les ressources n'apparaissent souvent pas comme l'enjeu principal des conflits collectifs entre groupes humains dans les premières sociétés humaines.
Contrairement à une idée souvent admise, l'effet de la domestication (animale ou végétale) sur la conflictualité semble très peu significatif, sauf si on intègre ses effets lointains, dans la construction tardive de sociétés hiérarchisées, avec propriété de la terre et appareil étatique.
La xénophobie et le racisme - la peur engendrant l'hostilité, voire la haine de l'étranger - est une attitude humaine traversant les âges de l'histoire humaine. Il existe toujours le phénomène de « nous » et « eux » (alibi de "l'ennemi commun" psychologiquement rassembleur).
Même si la violence létale est répandue pour les espèces sociales et territoriales (comme l'H.S.), il paraît utile de rappeler qu'elle demeure peu fréquente.
Pour rappel, il y a une tendance historique à l'unification des sociétés : d'innombrables divisions tribales et systèmes féodaux on est passé à environ 200 États nationaux (en dépit de la tendance actuelle au fractionnement).
L'espèce sociale Homo Sapiens est la seule espèce qui a su développer une multitude de coopérations à l'échelle planétaire.
L'ancienneté des conflits collectifs homicides ne signifie pas nécessairement leur inéluctabilité.
Biographie
Christophe Darmangeat est docteur en économie, anthropologue social et maître de conférences habilité à diriger des recherches.
Il est enseignant à l'Université Paris Cité. Il est également Membre statutaire du laboratoire LADYSS et membre associé du laboratoire SOPHIAPOL.
Publications
- Casus Belli. La guerre avant l'État (La Découverte, 2025)
- L'énigme du profit (La Ville Brûle, 2024)
- Aux origines du genre. Codirigé avec Anne Augereau (PUF- La vie des idées, 2022)
- Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était - aux origines de l'oppression des femmes (Smolny, 2022/2009)
- Justice et guerre en Australie aborigène (Smolny, 2021)
- Le profit déchiffré - Trois essais d'économie marxiste (La Ville Brûle, 2016)
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Conversation sur la naissance des inégalités (Agone, 2013)
Et on peut le retrouver régulièrement sur son blog : http://cdarmangeat.blogspot.com
Lien : https://toulouse.demosphere.net/rv/34912
Source : https://grep-mp.org/evenement/la-domesticatio…
Source : message reçu le 8 avril 11h